fbpx
Demain 12 avril 2022

Le chant d’un vieux coq !

Manu se lève au chant du coq, comme tous les matins depuis des années. Il pose sa vieille paire de lunettes rafistolée sur son vieux nez, puis dérouille ses doigts en serrant ses mains. Sa femme continue sa nuit tranquillement. Il sort de sa chambre sans un bruit puis passe devant celle de sa fille, qu’elle partage avec son mari et sa petite-fille. Il entend les ronflements de sa belle-mère venant du rez-de-chaussée. Pour elle, cela fait bien longtemps que le coq ne crie plus assez fort, même s’il avait été dans sa chambre.

Dehors, l’aurore pointe, dévoilant ses couleurs pastel, les oiseaux sifflent leur contentement en ce nouveau jour de cette canicule d’avril qui annonce un futur été compliqué, un de plus. Manu se dirige vers le poulailler afin de sortir les poules de leur enclos. C’est à cet instant qu’il entend derrière lui une voix familière bougonner :

– Je vais lui tordre le cou à ton putain de coq !

C’est Pablo, son voisin, son ami, depuis toujours même… Ils ont grandi dans ce quartier et ont vieilli ensemble, traversant cette folle époque.

Eux deux avaient changé depuis une trentaine d’années leurs habitudes, leur façon de se déplacer, de s’alimenter, de consommer. Ils étaient revenus à des choses essentielles, sobres, pour ne pas dire frugales. Ils avaient une autre vision de la vie, de leur propre mortalité aussi. 
Manu l’avait fait avec optimisme sans pour autant mentir et donner de faux espoirs à ses proches, essayant de rallier le plus de personnes autour de lui. Il expliquait que sous ce tableau noir, il y avait une page blanche, vierge, prête à être esquissée et qu’ils avaient tous les pinceaux en main. Certains lui avaient ri au nez, enfin, au minimum, et d’autres s’étaient montrés insultants et agressifs. Mais faut le reconnaître, à ce moment-là, le déni et le nombrilisme étaient tellement forts… Alors qu’aujourd’hui, les rôles se sont inversés, et ceux restés dans l’opulence d’avant ne font plus rêver.


D’autres, peu nombreux, avaient réfléchi, avaient eu un déclic, une colère, une dépression, puis de l’espoir…, enfin les jours pairs. Malgré cela, ils sont toujours là, dans ce même quartier, cultivant les légumes de cette petite collectivité, affrontant ensemble les difficultés devenues quotidiennes, s’amusant aussi des choses simples et créant leurs propres rayons de soleil. Et ce groupe de personnes a même rayonné, et continue encore aujourd’hui ! Plusieurs fois, d’autres étaient venus leur demander conseils, copier leur modèle, ils appelaient ça la résilience en ce temps là… Eux, ils appelaient simplement ça : vivre.


Pablo, 70 ans passés, lui, n’accepte toujours pas cette situation, il rejette encore la faute sur tout le monde. Même s’il comprend bien le constat du monde et les conséquences sur sa vie, il se sent désarmé, ne sachant quoi faire de ses dix doigts. Il n’avait jamais été un manuel… Il s’était rapproché, accroché, incorporé à la famille de son voisin, car seul, il le sait, il n’a aucune chance. Au fond de lui, il reste très reconnaissant envers eux car ensemble, ils avaient été des sortes de thérapeutes les uns pour les autres. Ils peuvent encore parler ensemble des émotions qu’ils ressentent, ils se comprennent, ils les partagent. Et c’est pour ça qu’il se dépasse, qu’il consent à vivre sobrement, à faire ce qu’il n’a jamais fait, à manger ce qu’il déteste. Par contre, lorsqu’il peut s’en vanter, il est bien le premier à se mettre en avant. Pablo vit aujourd’hui avec la famille de son fils, revenue habiter chez lui depuis quelques années. Son ancienne femme, elle, n’avait pas supporté à l’époque l’angoisse et l’anxiété que lui procurait son obsession pour le réchauffement climatique. Elle était partie « pour profiter et ne pas se faire chier » comme elle le répétait à l’époque. Il ne sait pas ce qu’elle est devenue, il n’a plus eu de ses nouvelles depuis. Pourtant, beaucoup de familles s’étaient alors regroupées. Vivre à trois ou quatre générations sous le même toit est redevenu la norme. Les moins jeunes s’occupant des plus vieux, les moins vieux s’occupant des plus jeunes, partageant également les tâches comme l’expérience, la solidarité comme l’anxiété, la chaleur comme les revenus.

– J’en peux plus, il chante comme un chameau ! Je te jure je vais le bouffer avec du vin… enfin s’il t’en reste encore dans ta cave ! rajoute-t-il en rattrapant son compère.

– Arrête, il est beau comme tout, ce coq ! réplique Manu. Il sait de toute façon que son voisin a une gueule plus grande qu’une baleine et qu’il ne ferait jamais de mal à cette pauvre bête… D’ailleurs, il n’a jamais pu tuer une poule en fin de vie.

– Il est beau, il est beau ! Il est casse-couilles surtout ! Il m’aime pas ! Il m’empêche de dormir et à chaque fois que je rentre dans cette maudite cage, il me court après avec ses petits yeux injectés de sang ! Il veut ma peau je te dis ! Répond-t-il en ouvrant le loquet du poulailler.

– Regarde-le, là, tout fier, arrogant… Les pieds dans sa merde, ouais ! Il s’en rend même pas compte ! Ah je te jure quel gâchis, on en serait pas là si on avait été tous moins cons ! Aussi cons que tes poules et que ton coq tient ! grogne Pablo au travers de ses vieux chicots.

– Au fait, tu m’aiderais pour faire une surprise à ma femme ce soir ? enchaîna Manu sans se soucier des continuelles plaintes de son ami.

– Toi et tes petits moments de bonheur, tu me déprimes… répond Pablo envoyant son voisin sourire jusqu’aux oreilles.

– J’aimerai lui faire une surprise, un dîner romantique. Mais bon, on mange à la bougie depuis que les batteries des panneaux ont rendu l’âme, alors je ne peux pas lui faire un dîner aux chandelles, ça serait comme tous les jours… enchaîne Manu avant de lui détailler son idée.

– Mais tu les trouves où toutes tes idées à la noix, t’es abonné à « comment faire chier son voisin magazine » ou quoi ? bougonne Pablo en glissant maladroitement sa main sous une poule pour lui prendre son œuf. Celle-ci ne se laissant pas faire, lui assène des coups de becs sur tout le bras. Pablo hurle et le coq en profite et bondit alors sur son dos en secouant ses ailes.

Un juron déchira le calme matinal dans tout le quartier.

Un peu plus tard et quelques insultes et plumes envoyés en l’air, Manu et Pablo marchent en direction d’une maison devenue leur grange. Manu explique alors qu’il y a installé la veille avec sa petite fille, des petites cocottes en papier afin d’expliquer ce qu’était le temps où venaient les hirondelles. Il est très fier du résultat. En voyant le spectacle, Pablo lui répond : Et t’as pensé au yaourt pour faire leurs merdes par terre ? Tous deux éclatent de rire. Leur routine. Pour accepter, relativiser et digérer l’inacceptable.

Ils sortent alors tout un tas de bricoles récupérées et commencent à concrétiser leur idée du soir. Vis et clous, planches et fils électriques, vannes et blagues, tout y passe. Le schéma imaginé par Manu commence à prendre forme même s’il manque encore le principal.

L’un souriant, l’autre grimaçant, les deux complices sortent après quelques instants de la grange, brouettes en main remplies de paille. Les enfants accourent vers eux avertis par le son couinant des roues. Ils les baladent à tour de rôle, comme à chaque fois. Ils adorent tellement ça ! Les enfants aussi. Puis, ils retrouvent les autres pensionnaires assis autour de la table pour le petit-déjeuner. Il commence déjà à faire chaud même à cette heure matinale. Compotes, fruits secs ou au sirop, pain, confiture maison, les gosses rient à se courir après, jusqu’à ce que l’un d’entre eux tombe, comme toujours, ça n’a pas changé. Et comme tous les matins, Pablo peste sur la chicorée maison : Il est dégueulasse ton café Pedro !

Les adultes se préparent pour leur journée, leurs activités sont maintenant ajustées à la nouvelle façon de vivre. Ils partent la matinée dans les champs pour aider les agriculteurs qui se passent d’énergie fossile et assurent l’autonomie alimentaire du village. L’après-midi, ils exercent une activité professionnelle souvent solidaire ou pour le bien commun : enseigner, soigner, aider, administrer, livrer en vélo cargo, recycler, rechercher en low-tech comme right-tech, etc. Ces après-midis, c’est un peu de la vie d’avant, à petite dose, en échantillon. Manu et Pablo, quant à eux, ne travaillent plus que pour leur petite communauté, ils jardinent, bricolent, gardent les plus petits, préparent des bocaux, jouent aux cartes, ou simplement sortent voir les copains d’à côté. En cette fin de matinée, ils ont pris leurs vélos et sont partis chercher des idées pour le repas du soir. Orties, quelques mousserons et fraises des bois, s’ils ont de la chance, chapardés dans les prés du vieux Kévin.

On les entend de l’autre bout du champ.

– Mais si, mais si, je te dis que c’est lui le meilleur buteur historique du club ! Je te parie un kilo de tomates !!! hurle Pablo.

– Arrête de parier tout le temps, de toute façon, on ne pourra pas vérifier, on n’a plus Google et j’ai autre chose à faire que d’aller en mairie pour qu’on se connecte sur internet… répond son ami.


Les sacs pleins de plantes sauvages, s’extirpant de la barrière, ils voient débouler sur le chemin, face à eux, le fameux propriétaire du champ. Deux bourricots tractent un vieux SUV qui n’a presque jamais roulé. Aujourd’hui, l’essence et le gasoil sont réquisitionnés et contrôlés par l’État. Il y en a bien qui vendent un peu d’éthanol ou de l’hydrogène, mais Pablo et Manu préfèrent manger les patates et utiliser leur production électrique que de faire du carburant… Les voitures thermiques ne sont pour la plupart que des vestiges d’un passé fossile, encombrant les routes, rouillant seules parmi les herbes folles, dépouillées de tout ce qui était récupérable et devenant maintenant, l’habitat préféré des hérissons.

Certaines personnes avaient du mal encore à quitter ce genre de reliques. Des musées surfant sur cette nostalgie ont vu le jour. On y trouve des vieux smartphones, des écrans qui diffusaient des publicités de pleins de marques de lessive ou pour des sonneries de téléphones, des casques de réalité virtuelle. Ce genre de bric à brac pour réactionnaires dépressifs…

Pablo crie sur un ton moqueur en direction du chauffeur du carrosse : Kévin ? Ils sont cachés où tous les autres chevaux de ta bagnole ?

Enjambant leurs vélos, ils entendent bougonner au loin le vieux. Ils filent comme s’ils étaient poursuivis et fiers d’un méfait accompli.

Roulant côte à côte, évitant chaque bosse et trou de cette route goudronnée parsemée d’adventices, ne se souciant plus depuis longtemps d’une hypothétique voiture pouvant klaxonner, Manu et Pablo rigolent encore et se remémorent des souvenirs d’enfance au sujet de Kévin…

Un peu plus tard, dans l’après-midi, un ronflement à réveiller les chats et à aspirer les moucherons sort de sous le mûrier. Pieds nus, allongé dans l’herbe Pablo rêve. Il rêve d’île paradisiaque, d’une noix de coco coupée en deux servie par une femme à la peau ambrée, bikini fleuri et couronne de tiarés comme habits. Puis arrive à côté de lui Manu, qui lui balance un journal à la figure en disant « Regarde, mais regarde ce qui se passe ! ». C’est alors que la mer commence à monter, l’eau couvre à ses pieds, puis atteint sa taille, une alarme au loin se met à sonner. Un son strident. De plus en plus fort. La lumière se transforme, le beau ciel bleu roi devient rouge clignotant, des incendies au loin commencent même à le réchauffer. Et cette alarme qui hurle encore de plus belle. Le feu se rapproche de lui, il devient éblouissant, il n’arrive même pas à le regarder… une lumière forte et cette alarme qui hurle toujours ! Il ouvre les yeux, la tête au soleil, le front en sueur. Manu, en face de lui, est en train de lire un journal à la date imprécise… Et derrière le coq qui chante, chante comme un chef d’atelier hurlerait la reprise du travail.

– Je vais lui tordre le cou à ce putain de coq ! gémit Pablo entre ses vieilles lèvres desséchées.

– Arrête, il chante comme Pavarotti, ce coq ! répond son camarade en levant les yeux au-dessus du journal. T’es prêt à partir en vadrouille ? enchaîne-t-il.

Une remorque attachée à leurs vélos, Manu et Pablo partent chercher ce qu’il manque pour leur soirée. Ils arrivent devant une immense déchetterie où tous les vestiges d’une époque consumériste y sont entassés, attendant là une nouvelle vie. Manu y voit la caverne d’Ali Baba, Pablo lui, juste la folie. Furetant parmi la ferraille, les objets de secondes ou troisièmes mains, on ne les compte plus à vrai dire, du moment que ça marche encore ou que c’est réparable, ils découvrent alors le cadre d’un vélo avec une dynamo encore à l’arrière. Il tourne la roue voilée et voient la petite ampoule clignoter.

Le soir arrive aussi vite que les préparatifs ont été long à mettre en œuvre. Tout le monde est rentré d’ailleurs, s’attachant aux tâches ménagères toujours habituelles. Mais dehors, Manu s’atterre à sa soirée, il installe le vélo, monte et descend de l’escabeau, passe des fils dans les arbres, dresse la table pour deux. Il a mis des fleurs cueillîtes du matin dans un vase, sorti la vaisselle du mariage de ses parents. Il a délaissé son t-shirt vert rapiécé et son jean repiqué dont la toile laissait l’aération s’opérer à quelques endroits pour la belle chemise du dimanche. Celle où il faut rentrer le bide et qui finit en dehors du pantalon en fin de soirée. Lavé au savon fabriqué par sa femme, il accueille Pablo qui arrive dans sa direction.

– Merci mec, ça nous fait tellement plaisir. Il nous en faut pas plus pour être heureux, tu sais. Dit-il les yeux humides.

– Ouais, ouais, c’est ça, ta gueule Roméo ! rétorque Pablo en montant sur le vélo bricolé et attaché fixement. Il commence à pédaler et une petite lumière sort péniblement des petites ampoules qui brillent timidement et fragilement au travers les feuilles et branches au-dessus de la table. Il lâche le guidon pour attraper sa vieille guitare que lui tend Manu.

– Oh ? Un dîner à l’électricité ?! ça faisait si longtemps, merci mon chéri ! s’exclame la femme de Manu en voyant la scène.

– Born to be wiiillaahaalllddddeeuh commence à chantonner un Pablo déjà en sueur.

– T’as pas plus romantique ? s’étouffa de rire Manu.

– Tu aimes du Pavarotti, c’est ça ? Cocoooriicooo, hurle-t-il en imitant un coq.

Cette journée prend fin, s’alimentant des rires des enfants sortant des fenêtres, des grillons commençant à frotter leurs pattes, des sourires béats d’un couple de vieux adolescents de 70 ans encore amoureux et des souffles et râles de leur vieil ami. En cet instant, le ciel noir commence lui aussi à s’éclairer de petites lumières, de constellations et de gaz en suspensions au loin, brillant d’une lumière vieille de milliers d’années, dévoilant un tableau occulté depuis des décennies par les activités humaines, un spectacle d’une temporalité et des distances telles qu’on ne peut que voyager et rêver en le contemplant.

Vous pourriez aussi aimer

Laisser une réponse